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Les 12 jours

1 - La fève à Dieu


  En célébrant les événements néo-testamentaires entre le 25 décembre et le 6 janvier (28 décembre = Saints Innocents, 1er janvier = Sainte Circoncision) l'Eglise voulait vider de leur contenu toutes les anciennes fêtes, extrêmement populaires, liées à l'avènement de la nouvelle année au solstice d'hiver, les Saturnales notamment. A ces réjouissances présidaient les maîtres du temps gréco-romain, Chronos, Saturne et Janus dont le souvenir va se perpétuer à travers l'iconographie pendant tout le Moyen Âge et la Renaissance. Que l'année nouvelle ait pu commencer en janvier était de toute façon trop sacrifier à Janus. C'est pourquoi, dans une perspective biblique, il fut décidé dès le XIIe siècle de fixer la nouvelle année à Pâques. Puisque, dans la Genèse, Dieu avait voulu séparer les ténèbres de l'obscurité, il ne pouvait l'avoir fait qu'équitablement : l'équinoxe de printemps paraissait donc tout indiqué comme premier repère. De façon complémentaire, la mort et la résurrection du Christ inaugurent des temps nouveaux : Pâques devint donc le premier jour de l'année, une fête mobile, car depuis le concile de Nicée en 325, Pâques est fixé à compter du 21 mars en relation avec les lunaisons. Au-delà du solstice de printemps, dès que la lunea atteint le quatorzième jour de son cycle, le premier dimanche est Pâques (1). Pour tous les paysans liés à la lune au moment d'entreprendre un travail agricole, ce mode de calcul pouvait en rappeler un autre, celui du calendrier celtique qui se règle à la fois sur les lunaisons et sur l'année solaire... Douze lunaisons ne faisant environ que 354 jours, il manquait encore onze jours pour rattraper l'année solaire. Pour les humains trop "accordés à la lune", revenait en décembre l'instant crucial du "raccord soli-lunaire", de ces onze jours qui vont de Noël à l'Epiphanie : une période de "déphasage", de désordre cosmique inquiétant où l'humanité se trouvait hors du temps (2). Tout devenait alors possible : la fusion des contraires, du soleil et de la lune, la sublimation du plomb en or dans la substance même de Saturne, selon le vieux rêve des alchimistes.

(1) COUDERC P., le Calendrier, Ed. P.U.F., Coll.Que Sais-Je, 1986, p. 79.
SCHMITT J.-C., op. cit., p. 478. DELORT R., Introduction aux sciences auxiliaires de l'histoire, Ed. Armand Colin, 1969, p. 111.
(2) GAIGNEBET C., LAJOUX J.-D., op. cit., p. 64.

Extrait de « Dans la sillage des sirènes « de Michel Thiebault
Ed. Casterman

 

2 - Les douze jours

 Les douze jours - ou plutôt, comme on les désigne en Alsace, en Allemagne ou en Belgique, les "douze nuits" - s'insèrent, dans le calendrier chrétien, entre Noël et l'Épiphanie : entre le 25 décembre et le 6 janvier. Ils furent définis en 567 par le concile de Tours. Mais cette période, nichée au cœur de la nuit hivernale, alors que le monde est figé dans le froid et l'obscurité, n'est pas propre au christianisme : on en retrouve la trace aussi bien dans l'ancienne Mésopotamie qu'en Chine ou dans l'Inde védique. Ils pourraient représenter le hiatus entre le calendrier solaire, de 365 jours, et l'ancien calendrier lunaire, de 12 mois de 29 jours et demi chacun. Ils correspondraient alors au rattrapage nécessaire, à une période effectivement hors calendrier, entre deux temps, permettant, tous les ans, de retomber sur ses pieds : un passage à vide, une période de béance, un temps d'incertitude soumis à tous les dangers, un moment qui met en communication le mondes des vivants et celui des morts. Le réveillon, à minuit, n'est-il pas en certains pays un repas offert aux morts ?

Ces 12 jours échappent à la durée profane, 12 jours et 12 nuits en attendant que le temps reprenne son cours normal. Ce statut hors de l'année confère à cette période une nature divinatoire : l'an qui vient y est en germe - le kleine johr, la " petite année ", comme en dit en Alsace -, et il est possible, en examinant chacun d'eux, de prévoir ce que seront les 12 mois à venir, le temps qu'il allait faire à tel ou tel moment, ou le succès des diverses récoltes.. Mais il semble qu'il s'agissait originellement moins, dans ces 12 jours, d'annoncer l'avenir, que de "créer" l'année nouvelle, de la construire, de décider ce qu'elle serait : n'était-ce point le moment où l'on programmait les actions politiques ou militaires.

Cependant il n'est pas de création, de recréation, qui ne s'exerce à partir du chaos, du retour à l'unité indifférenciée. C'est sans doute ainsi qu'il faut considérer les charivaris et toutes ces fêtes des fous qui bouleversaient alors les conventions et l'ordre social et que l'Église a choisi de condamner au XVème siècle. Déjà, dans la Rome antique, les Saturnales prônaient, du 17 au 24 décembre, l'inversion : l'esclave se faisait servir par le maître, le roi s'inclinait devant l'enfant pauvre ...

Les fêtes des fous étaient autrefois coutumières et n'hésitaient pas à profaner le refuge spirituel des sanctuaires. Outre les fous, notre Moyen Âge fêtait successivement l'âne le 25 décembre (jour de Noël, où l'on honorait l'humble âne de la crèche), les sous-diacres et le petit clergé le 26 décembre (jour de la Saint-Étienne, historiquement le premier des diacres), et les enfants le 28 décembre (jour des Saint-Innocents). C'était à chaque fois l'occasion de bouleverser les préséances, de faire porter à l'animal des habits sacerdotaux, de donner raison au fou, d'introniser l'enfant, d'élire l'évêque ou le roi d'un jour qui, tel celui de la fève, régnait sans conteste. Et les plus fous furent peut-être les représentants de la Révolution qui cherchèrent à abolir ce qui persistait de ces pratiques sous le prétexte qu'il n'y avait plus de roi. Alors qu'il s'agissait pour les plus humbles, les plus démunis de passer au premier rang, et, au moins une fois l'an, et dans la plus grande licence et irrévérence, de prendre le pas sur les autorités légitimes ... On élisait alors dans les églises cathédrales un évêque ou un archevêque des fous, et son élection était confirmée par toutes sortes de bouffonneries qui servaient de sacre. Cet évêque officiait pontificalement, et donnait la bénédiction au peuple, devant lequel il portait la mitre, la crosse, et même la croix archiépiscopale. Tout le clergé assistait à la messe, les uns en habit de femme, les autres vêtus en bouffons, ou masqués d'une façon grotesque et ridicule. Non contents de chanter dans le chœur des chansons licencieuses, ils mangeaient et jouaient aux dés sur l'autel, à côté du célébrant. Quand la messe était dite, ils couraient, sautaient, et dansaient dans l'église, chantant et proférant des paroles obscènes, et faisant mille postures indécentes jusqu'à se mettre presque nus ; ensuite ils se faisaient traîner par les rues dans des tombereaux pleins d'ordures, pour en jeter à la populace qui s'assemblait autour d'eux. Les plus libertins d'entre les séculiers se mêlaient parmi le clergé pour jouer aussi quelque personnage de fou en habit ecclésiastique …

Et la Faculté de Théologie de Paris, en 1444, pouvait justifier ces manifestations : Nous ne fêtons par sérieusement, mais par pure plaisanterie, pour nous divertir selon la tradition, pour qu'au moins une fois par an nous nous abandonnions à la folie, à la folie qui est notre seconde nature et qui semble être innée en nous … Les tonneaux de vin éclateraient si on n'ouvrait pas de temps en temps la bonde pour les aérer. C'est pourquoi nous nous livrons à des bouffonneries pendant quelques jours pour pouvoir ensuite nous consacrer au service de Dieu avec une ferveur d'autant plus grande.

Certains ont pu voir là l'irruption des hommes-animaux, de la horde sauvage, telle qu'elle sévissait avant que ne soit instaurée la Loi, une façon de retourner à la barbarie des temps premiers. Et le temps de Noël était aussi un moment qui voyait la Chasse Hennequin se déchaînait dans le ciel. C'était une façon également de glorifier la spontanéité, l'innocence de ces êtres simples qui se situent avant le péché, ou avant l'âge de raison et qui ne se sont pas encore soucié d'évoluer et de composer avec les exigences de la société.

On peut noter une réplique de ces Douze Jours à l'opposé du calendrier, avec les six jours qui courent de la Saint-Jean d'été à la Saint-Pierre, où l'on pouvait présager le temps qu'il allait faire dans les six derniers mois de l'année.


Bibliographie
. Arnold van GENNEP, Manuel de folklore français contemporain, Paris, A. et J. Picard, 1958 (tome I) - Rééd. 1988 - Le Folklore français, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1999 (tome III)
. Jacques LE GOFF, J.C. SCHMITT, Le charivari, Paris, Éditions de l'EMESS, 1991
. Jacques HEERS, Fêtes des fous et carnavals, Paris, Fayard, 1983 - Hachette / Pluriel, 1997
. Bernard SERGENT, "Histoire ancienne des Douze Jours", Bulletin de la Société de Mythologie Française, n° 196 (3ème trimestre 1999)