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Cannibalisme

La pratique du cannibalisme au Moyen-Âge

Extrait de l'ouvrage "Cannibales !" de Pierre-Antoine Bernheim et Guy Stavridès paru aux Ed. Plon en 1992

Pour les sources se ref; à la bibliographie de l'ouvrage.

 

793, quelque part en France. Les annales mosellanes évoquent le pire" : « La famine qui commença l'année précédente s'accrut tellement en raison de nos péchés qu'elle poussa les hommes non seulement à se nourrir de choses immondes, mais à manger d'autres hommes. » Évidemment, cela paraît mou à côté des féeries de la dynastie T'ang.
Si la ration individuelle s'améliore sous la période carolin­gienne", quelques famines, rares mais rudes, entachent le paysage. En 868, notamment. « Ainsi à Sens, on a trouvé en un j our cinquante-six hommes morts. A la même époque et dans le même bourg, on a aussi trouvé des hommes et des femmes qui, horreur ! ont tué et mangé d'autres hommes. Et à Pont-sur-Siron [Aquitaine], quelqu'un a enlevé une honnête femme dans un hospice, l'a tuée, découpée en morceaux, salée, et l'a fait cuire pour la manger en famille », avouent les annales de Sainte-Colombe de Sens". Celles d'Angoulême enchaînent" : « Des hommes, en multitude infinie, furent tués par leurs semblables et dévorés à la manière des bêtes. » Même à Xanten (Prusse rhénane), on se tient au courant" : « Une faim très aiguë s'ensuivit dans beaucoup de provinces, surtout en Bourgo­gne et en Gaule, où beaucoup d'hommes moururent de mort cruelle, de telle sorte que des hommes mangèrent des cadavres d'hommes. »

Cannibales

"le Livre des merveilles du monde" 1410-1412

 

896, cauchemar en Bavière". « Dans le pays d'Augs­bourg, malheur, famine et mortalité. Des chrétiens
mangèrent la chair. d'autrui. » Idem en Lorraine : « Il y eut une telle pénurie de blé et de tous autres aliments que, ce qui est horrible à entendre, les hommes furent poussés à manger d'autres hommes. »
Le comté d'Angoulême prend le relais vers 910. Audouin, promu comte [886], a gardé en dépôt la croix du monastère de Saint-Charroux pour la protéger des Normands. « Et, quand les ravages des Normands eurent pris fin, Audouin essaya de garder définitivement dans sa cité ce saint bois. [...] Cependant, le comte Audouin fut pendant de longues années puni par une maladie de langueur; et dans son peuple la famine fit de tels progrès que, chose jamais vue jusqu'alors, les gens se poursuivaient les uns les autres pour s'entre­dévorer; et beaucoup égorgeaient leurs semblables à la manière des loups. Sous la pression de ces affreuses circonstances, Audouin, un an avant sa mort [916], fit rendre à Charroux le précieux bois par les mains de son fils Guillaume, dit Taillefer, avec une châsse d'or qu'il avait lui-même fait façonner et orner de pierres précieuses, et dans laquelle il le fit porter jusqu'au village de Loubillé ; et le fléau cessa bientôt après. »
L'Occident reprend du service vers 10053°. Saintonge et Bourgogne. « Dans toute la Gaule, dit Adémar de Chabannes, les récoltes furent mauvaises; il s'ensuivit une importante famine et, dans le peuple, nombreux furent ceux qui moururent de faim; un frère tua et mangea sa sceur en Saintonge. » Pour Raoul Glaber, moine bourguignon, « tout le monde romain » [rien de moins] tire la langue". « Alors, en maints lieux du territoire, ce ne furent plus seulement les animaux immondes et les reptiles, mais même les humains, femmes et enfants, dont la chair sous l'empire d'une faim horrible servit d'aliment; on n'était arrêté par aucune affection, même familiale. La rigueur de cette famine en était arrivée au point que les fils déjà grands dévoraient leurs mères, tandis que les mères elles-mêmes, oubliant leur tendresse, en faisaient autant de leurs petits enfants. »

1032-1033, désastre en Bourgogne. Le chroniqueur André", moine de Fleury, accuse les sauterelles en 1031 et la grêle l'année suivante. « Il en résulta aussitôt, pendant trois ans, une famine terrible, de sorte qu'on n'eut plus horreur même de la chair humaine. Les rats, les chiens et les autres animaux dégoûtants étaient regardés comme des mets délicats par les malheureux affamés. Les bouses de vache, cuites sur la cendre, passaient de même pour un mets très agréable. [...] Ne les plaignons pas, il valait mieux pour eux mourir. Ils broutaient à la manière des bêtes toutes les pousses des arbustes, l'écorce même des arbres. Pour comble de malheur, les riches ménageaient leurs aliments délicats, et si, parfois, ils s'asseyaient à table avec leur doux enfant pendant à la mamelle ou avec le fils d'un de leurs parents, soudain, au milieu du repas, perdant la raison, les yeux menaçants, le visage terrible, ils étranglaient de leurs mains les jeunes innocents, et, sans écouter la voix de la nature, ils ne craignaient pas de se rassasier de cette nourriture infâme. »
A Cluny, Raoul Glaber décrit toujours le monde entier, un coin de Bourgogne. Déclinant les effets des pluies continuelles, trois ans sans semailles ni récolte". « Hélas ! O douleur ! chose rarement entendue au cours des âges, une faim enragée fit que les hommes dévorèrent de la chair humaine. Des voyageurs étaient enlevés par de plus robustes qu'eux, leurs membres découpés, cuits au feu et dévorés. Bien des gens qui se rendaient d'un lieu à un autre pour fuir la famine, et avaient trouvé en chemin l'hospitalité, furent pendant la nuit égorgés, et servirent de nourriture à ceux qui les avaient accueillis. Beaucoup, en montrant un fruit ou un oeuf à des enfants, les attiraient dans des lieux écartés, les massacraient et les dévoraient. Les corps des morts furent en bien des endroits arrachés à la terre et servirent également à apaiser la faim. Cette rage insensée prit de telles proportions que les bêtes qui restaient seules étaient moins menacées par les ~ ravisseurs que les hommes. Comme si c'était déjà devenu un usage de manger de la chair humaine, il y ~~ eut quelqu'un qui en vendit de toute cuite au marché : de Tournus, comme il eût fait de la viande de quelque animal. Arrêté, il ne nia point son crime honteux; il fut ligoté et livré aux flammes. Un autre alla de nuit déterrer cette chair qu'on avait enfouie dans le sol, la mangea et fut de même brûlé à son tour.
« Il existe une église, distante d'environ trois milles de la cité de Mâcon, située dans la forêt de Châtenet, solitaire et sans agglomération, et dédiée à saint jean; près de cette église, un homme sauvage avait installé sa cabane; tous ceux qui passaient par là ou qui se rendaient chez lui, il les égorgeait et les faisait servir à ses abominables repas. Or il arriva un jour qu'un homme vint avec sa femme lui demander l'hospitalité, et prit chez lui quelque repas. Soudain, en promenant ses regards dans tous les coins de la cabane, il aperçoit des têtes coupées d'hommes, de femmes et d'enfants. Aussitôt il pâlit, cherche à sortir; mais le néfaste occupant de la cabane s'y opposait, le faisait rester de force. Épouvanté par ce traquenard mortel, notre homme eut pourtant le dessus, et gagna en toute hâte la ville avec sa femme. En arrivant, il raconta ce qu'il avait vu au comte Otton et aux autres citoyens de la ville. On envoie sans tarder tous les hommes disponibles s'assurer de l'exactitude du fait; ils partent en hâte, trouvent le sanguinaire individu dans sa cabane avec les têtes de quarante-huit victimes, dont la chair avait déjà été engloutie dans sa gueule bestiale. Ils le conduisent à la ville, où il fut attaché à un poteau dans un grenier, puis, comme nous l'avons vu de nos yeux, livré aux flammes. »

1066. Un illustre Normand, Guillaume le Bâtard, débarque en Angleterre. Il efface le roi Harold près de Hastings, prend sa place et intensifie l'invasion. La famine guette les régions exposées aux combats. 1070, le Northumberland fait pitié à voir. Dans la région d'York, les habitants, quand il en reste, mangent « des chats, des chiens, des chevaux et de la chair humaine" ». Un Anglais mangeant du cheval, rude choc.

1085. Famine à l'italienne. La chronique de Bernold3s dit que la mortalité fut « si inouïe qu'elle ne laissa debout qu'un tiers des habitants ». L'auteur y voit le reflet d'une sentence divine. Dieu sanctionne divers trafics dans les synodes et surtout les exactions des troupes de l'empereur excommunié Henri IV d'Allema­gne. « En effet, dans presque toute l'Italie, où les excommuniés se déchaînaient particulièrement, il en résulta une telle famine que les hommes mangèrent non seulement des choses ignobles, mais encore de la chair humaine. » Diable !

1116. Loin d'être un havre de paix, l'Irlande affronte une famine printanière qui, stimulée par la peste, désole les provinces de Leinster et Munster. Ce n'est pas la première fois que des Irlandais vendent leurs enfants pour survivre. Mais là, dit-on, « les gens se mangèrent même entre eux" ». Condoléances.

1146. Fritz Curschmann cite vingt-quatre chroniques occidentales hurlant famine. L'une d'elles plaint la patrie des Lingons, le plateau de Langres et ses environs : « ... à Mormandum où d'innombrables pauvres vivaient de la charité quotidienne, quelqu'un fut arrêté pour avoir tué des hommes et vendu leur chair cuite. Il fut pendu par les pauvres". »

XIIIe SIÈCLE
Égypte, octobre 1200. Le niveau des crues du Nil est loin des seize coudées satisfaisantes. Stagnant à
douze, il ne fera guère mieux pendant trois ans. Panique, exode rural, famine, peste, un million de morts, le tout décrit par un physicien résidant au Caire, Abd al-Latif 9. Des villes comme Misr ou Le Caire sont aussi dangereuses que les grands chemins. « Il n'était pas rare de surprendre des gens avec de petits enfants rôtis ou bouillis. Le commandant de la garde de la ville faisait brûler vifs ceux qui commettaient ce crime, aussi bien que ceux qui mangeaient d'un tel mets. J'ai vu moi-même un petit enfant rôti dans un panier. On l'apporta chez le prévôt, et on amena en même temps un homme et une femme qui, disait-on, étaient le père et la mère de l'enfant : le prévôt les condamna à être brûlés vifs. Au mois de ramadan, on trouva à Misr un cadavre dont on avait enlevé toute la chair pour la manger, et qui était resté les jambes liées, comme un mouton que des cuisiniers lient pour le faire cuire. [...] Lorsque les pauvres commencèrent à manger de la chair humaine, l'horreur et l'étonnement que causaient des repas aussi extraordinaires étaient tels que ces crimes faisaient la matière de toutes les conversations, et que l'on ne tarissait pas à ce sujet; mais dans la suite, on s'y accoutuma tellement, et l'on conçut tant de goût pour ces mets détestables, qu'on vit les hommes en faire leur nourriture ordinaire, en manger par régal, et même en faire provision : on imagina diverses manières d'apprêter cette chair. »
Cet usage « se propagea dans les provinces, en sorte qu'il n'y eut aucune partie de l'Égypte où l'on n'en vît des exemples. Alors il ne causa plus aucune surprise; l'horreur que l'on en avait eue d'abord s'évanouit entièrement; on en parla et on en entendit parler comme d'une chose indifférente et ordinaire. Je vis un jour une femme blessée à la tête, que des hommes du peuple traînaient à travers un marché : ils l'avaient arrêtée tandis qu'elle mangeait d'un petit enfant rôti que l'on avait saisi avec elle. Les gens qui se trouvaient dans le marché ne faisaient aucune attention à ce spectacle, et allaient chacun à leurs affaires : je n'aperçus en eux aucun signe d'étonnement ou d'horreur. » Les kidnappeurs ne demandent pas de rançon. « Une jeune esclave jouait avec un enfant nouvellement sevré, qui appartenait à un riche particulier. Tandis que l'enfant était à ses côtés, une gueuse saisit l'instant où cette esclave avait les yeux détournés de dessus lui ; elle lui fendit le ventre, et se mit à en manger la chair toute crue. Bien des femmes m'ont raconté que des gens se jetaient sur elles pour leur arracher leurs enfants, et qu'elles étaient obligées d'employer tous leurs efforts pour les sauver de ces ravisseurs.
Les enfants abandonnés sont des proies rêvées, « les pauvres gens, hommes et femmes, guettaient ces malheureux enfants, les enlevaient et les mangeaient. On ne surprenait les coupables en flagrant délit que rarement, et quand ils n'étaient pas bien sur leurs gardes. C'étaient le plus ordinairement des femmes que l'on saisissait avec ces preuves de leur crime : circonstance qui, à mon avis, ne venait que de ce que les femmes ont moins de finesse que les hommes, et ne peuvent pas fuir et se dérober aux recherches avec autant de promptitude. On brûla à Misr en peu de jours trente femmes, dont il n'y eut aucune qui n'avouât avoir mangé plusieurs enfants. J'en vis amener une chez le prévôt, ayant un enfant rôti suspendu à son cou. [...] Quand on avait brûlé un malheureux convaincu d'avoir mangé de la chair humaine, on trouvait son cadavre dévoré le lendemain matin : on le mangeait d'autant plus volontiers, que ses chairs étant toutes rôties, on était dispensé de les faire cuire. Cette fureur de se manger les uns les autres devint si commune parmi les pauvres, que la plupart périrent de la sorte. Quelques gens riches, d'une condition honnête, partagèrent aussi cette détestable barbarie ; et parmi eux, les uns s'y virent réduits par le besoin, les autres le firent par gourmandise et pour satisfaire leur goût. » Suit une invitation à déjeuner. Avant d'avaler sa fricassée, l'invité est pris de soupçons; « et étant allé aux lieux d'aisance, il y vit un magasin rempli
d'ossements humains et de chair fraîche. Saisi d'effroi, il se hâta de prendre la fuite ».
Abd al-Latif dénonce ensuite les faux malades qui convoquent le médecin pour le manger. Il faut se méfier aussi des épiciers. « A Atfih, on trouva chez un épicier des cruches remplies de chair humaine, recou­verte d'eau et de sel : on lui demanda pour quelle raison il en avait amassé une si grande quantité; et sa réponse fut qu'il avait appréhendé que, si la disette durait, les hommes ne devinssent trop maigres. » Les prévôts sont débordés. « On trouvait dans un seul chaudron jusqu'à deux ou trois enfants, et même plus. Un jour, on trouva un grand chaudron dans lequel cuisaient dix mains, comme on fait cuire des pieds de mouton; une autre fois, il se rencontra dans un grand chaudron la tête d'une grande personne et quelques­unes de ses extrémités, que l'on faisait cuire avec du froment. Les traits pareils à ceux-là sont sans nombre. » Une femme mange son mari putréfié. Une grand-mère digère son petit-fils. Un commerçant d'Alexandrie voit « cinq têtes d'enfants dans un même chaudron, cuites avec les épices les plus exquises ». Abd al-Latif insiste encore sur l'ampleur des dégâts : « Il n'y eut pas un seul lieu habité où l'usage de manger les hommes ne fût extrêmement commun. Syène, Kous, le Fayyoum, Mahalleh, Alexandrie, Damiette, et toutes les autres parties de l'Égypte furent témoins de ces scènes d'hor­reur. » Enfin, l'auteur conclut : « En voilà assez sur ce sujet, sur lequel, bien que je me sois beaucoup étendu, il me semble que j'aie encore été très court. »
Parfois, les famines égyptiennes laissent un écho à l'étranger. Dans une lettre datée du 3 septembre 1203, le pape Innocent III déballe la confession d'un certain Robert, capturé avec femme et fillette par les Sarra­sins'°. « La famine étant imminente, le chef sarrasin, surnommé l'Amiral, donna l'ordre à tous les prisonniers qui avaient des enfants de les tuer. Suite à cela, le pauvre homme écartelé par la faim tua et mangea sa fille. Et quand, plus tard, un nouvel ordre tomba, il tua sa propre femme. Mais quand celle-ci fut cuite et servie devant lui, il ne put se résoudre à la manger. » Le pape absout Robert contre pénitence. Trois ans de pèlerinage dans des lieux saints. Robert sera définitive­ment végétarien, ne dormira jamais deux nuits au même endroit, ne se remariera pas et fera sa prière à genoux cent fois par jour. Compris, Robert ?
territoire microscopique en Palestine. Pas d'accord, ils reviennent assiéger Damas. Gaston Wiet souligne le bon esprit des assiégés46. « On mangea les chats, les chiens, les cadavres humains, mais durant les longs mois du siège, personne ne maugréa. » Melik el-Saleh arrive à temps (!). Les Kharezmiens détalent et seront corrigés sous peu.

1212. « Il y eut une famine si sévère, particulièrement en Apulie et en Sicile, que des mères finirent par dévorer leurs enfants". » Quelque temps plus tard, un coin d'Italie (l'Ombrie ?) sera peut-être secoué. Avant de mourir (1226), François d'Assise aurait promis que des pères mangeraient bientôt leur progéniture. Thomas de Celano garantit (!) que la prophétie s'est accomplie42.

1227. Pourquoi cette date plutôt qu'une quinzaine d'autres créditées à la Chine ? Parce que Li Chu'üan et sa bande s'entre-dévorent devant de fabuleux trésors. Naturellement, la scène se passe sur une î1e43.

1233. Alerte près de Riga. « Famine très sérieuse en Livonie, si bien que les hommes se mangèrent entre eux; même les voleurs, décrochés des gibets, étaient dévorés à belles dents". »

1241. Les Mongols tombent sur la Hongrie. Après avoir, le 11 avril, pulvérisé l'armée du roi Béla IV, ils s'installent jusqu'en décembre, puis débrayent progres­sivement l'année suivante, relayés par une invasion de sauterelles. Les chroniques autrichiennes sont macabres. « Une famine horrible, inouïe, envahit la terre de Hongrie et ses victimes furent nombreuses [...]. La chair humaine était vendue très cher sur les marchés45. »

1246, Syrie. Depuis la mort de Saladin (1193), ses descendants se chamaillent. Le le` octobre 1245, Melik el-Saleh arrache Damas des mains de son frère. Pour toute récompense, ses alliés kharezmiens reçoivent un
Piquons vers 1259 sur le nord-est de la Mésopotamie. Une ville fortifiée résiste aux Mongols. Mayafarkin, assiégée par une des hordes du prestigieux Houlagou. La faim cuisine les assiégés. Le cuir des chaussures et les cadavres font leur ordinaire. Ils en crèvent presque tous. Pour les Mongols, cela devient une formalité que d'enlever la place. Parmi les rares prisonniers, Melik el-Kamil, prince de Mayafarkin. Conduit devant Hou­lagou, il déguste. « On lui arracha des morceaux de chair qu'on lui enfonça dans la bouche jusqu'à ce qu'il eût expiré". »
Le Siete Partidas est un recueil de lois occidentales compilées à l'intention d'Alphonse X le Sage, roi de Castille et de Leôn (1254-1284). La loi espagnole est formelle". Assiégé « dans un château qu'il tient de son seigneur », un vassal « peut en toute impunité manger son enfant plutôt que de se rendre sans la permission dudit seigneur. » Moralité ? Se méfier des châteaux en Espagne.

1277, Autriche. Là-haut sur les montagnes, air pur et écuelles vides. « ... énorme disette en Carinthie, de sorte que les hommes se mangèrent entre eux. Ils en firent autant en Styrie. »49

1282, Bohême. Le climat laisse à désirer. Depuis deux ans, gels printaniers ou trombes d'eau assassinent les récoltes. Catastrophe. « Du côté de Bragam, des gens moururent de faim. Six cent trente mille morts [! ] . Une femme avoua avoir tué plusieurs enfants et ajouta que, poussée par la faim, elle les avait mangés. Un homme raconta aussi qu'il avait tué et mangé vingt et une personnes". » Sur cette calamité, un autre chroniqueur mentionne plus sobrement une « immense famine en Bohême, où quelques paysans tuèrent et mangèrent leurs enfants" ». Un troisième dénonce ceux qui « sans pudeur et sans craindre Dieu, volèrent pendant la nuit des pendus se balançant depuis quarante jours pour les manger. En outre, cette année-là, dans la ville d'Horaz, dépendant du diocèse de Soczensem, un homme ayant évacué toute piété filiale découpa sa mère en morceaux, la fit cuire et la mangea" ».
Pise, fin des années 1280. Les conversations tournent autour d'une tour, celle de Gualandi. « La Tour de la faim". » A l'intérieur, cinq prisonniers attendent la mort. Ugolin della Gherardesca, ex-tyran sanguinaire, ses deux fils et deux petits-fils. Sans nourriture. Ugolin doit cette faveur à Ruggiero Ubaldini, l'archevêque de Pise qui l'a contré après un brillant complot. Les clés du cachot ont été jetées dans le fleuve. Paraît-il qu'Ugolin succombera le dernier, non sans avoir tenté de croquer les petits. Dante a croisé l'homme en enfer, dans le carré des traîtres. Aux dernières nouvelles, Ugolin dévorait goulûment le crâne de Ruggiero.

1294, Irlande. Petite récolte, combats de chefs, raids en Écosse. La famine dure trois ans. Pour l'année 1295, un fragment d'annales éclaire quelques carrefours « où les pauvres mangèrent des corps de pendus" ».

1295. L'Égypte, qui a ouvert le siècle, assure égale­ment la fermeture. Les crues du Nil étaient déjà déficitaires l'an passé. Dépréciation monétaire, infla­tion, absence de réserves et pénurie chez les voisins n'arrangent rien". Pour les Cairotes, 1296 démarre dans l'horreur". « Les habitants mangeaient des charo­gnes de chien et d'autres animaux, et des cadavres humains. Des mères dévoraient leurs enfants morts.
Un émir vit un jour, à la porte de sa maison, une femme, d'un extérieur agréable, qui demandait l'aumône. Touché de compassion, il la fit entrer chez lui et fut frappé de sa beauté. Il fit servir un pain rond et un vase rempli d'aliments. Elle avala tout, sans être rassasiée. Il lui fit apporter une ration semblable, qu'elle mangea encore, et continua à se plaindre de la faim. Il ne cessa de lui servir de nouveaux aliments, jusqu'à ce que son appétit fût assouvi. Bientôt après, cette femme s'appuya contre la muraille et s'endormit. Lorsqu'on voulut la remuer, on trouva qu'elle était morte. On détacha de dessus son épaule un sac, qui renfermait une main et un pied d'enfant. L'émir ayant pris avec lui ces objets, monta à la citadelle, pour les mettre sous les yeux du sultan et des émirs. » Un changement de sultan et une bonne crue hivernale détendront l'atmosphère.

XIV- SIÈCLE
1303. Près de Damas, dans un marécage, les Mame­louks tendent une embuscade à une coalition mongolo­arménienne. Ils tuent beaucoup. Les rescapés, cinq ou six mille hommes, s'enfuient vers l'Euphrate. Le fleuve déborde. Nos fugitifs tentent la traversée. Concours de noyades. « Un grand nombre, après avoir traversé le fleuve, retombaient dans une pire situation; poussés et entraînés par l'eau vers des lieux en ruine ou arides, d'où ils ne pouvaient sortir, beaucoup périrent de faim dans ces solitudes sauvages; les autres, retirant les cadavres de chiens, de chevaux ou d'hommes roulés par les flots, en faisaient servir à leur nourriture". » Ghazan, souverain des Mongols, apprend la nouvelle. Silence, il pleure.

Dans la décennie 1310, il pleut bergère de-ci de-là, en Europe. Trop, aux mauvais moments.
Angleterre, 1316. Année bien moisie, comme la précé­dente. Encore une où le pays perd ses pauvres. Notamment quelques bambins avalés par leurs parents, ceux dont par­lent les annales de Bermondsey58. Johanis de Trokelowe confirme, ajoutant une scorie « pour la postérité" » : « Les détenus en prison dévoraient sur-le-champ les nouveaux arrivants. »
Guère mieux dotée, l'Irlande. Guerre et humidité. Été 1315, l'Écossais Édouard Bruce tente de chasser les Anglais. L'année suivante, son frère aîné le roi Robert vient l'aider à assiéger un château fort, Cragfergus. La garnison anglaise résiste un peu. Les chroniques irlandaises" parlent de « huit soldats écossais capturés et mangés ». Jusqu'à la mort d'Édouard (1318), l'Irlande est écorchée. Nécrophages et tueurs cannibales jaillissent des annales". Une prime pour l'Ulster où, en

1317, certains font cuire des crânes farcis à la chair humaine.
Sur le continent, l'année 1315 semble crucifier la Lorraine. Dom Calmet, nourri de sources difficiles à ressusciter, décrit Metz. Retenons, chez les pauvres, quelques tueries familiales et un lot de pendus dérobés.
Plus à l'est encore, malaises. Riga, Osel, Dorpat et Reval paniquent en 1315. Dans ces diocèses, les chevaliers teutoniques font de leur mieux pour soulager la misère. Insuffisant, car là, « des gens mangèrent leurs enfants64 ». Ailleurs, aussi. De

1317 à 1319, la Pologne, plus particuliè­rement la Silésie, rejoint le peloton des coins fatigués : « En de nombreux endroits, les parents tuèrent et dévorèrent leurs enfants, les enfants leurs parents". » Sans oublier, bien sûr, les pendus. A l'est, rien de nouveau.

1336. Que faisait l'Inde jusqu'à présent ? On le saura bien un jour. Enfin, l'Inde entre en lice. Sur la pointe des pieds. A un ou deux ans près et à l'ouest du Gange, nous sommes au coeur d'une famine qui dure sept ans. Le voyageur Ibn Battu-ta sort son calepin66. « Des étudiants du Khorâçân m'ont raconté qu'ils entrèrent dans une ville appelée Icroûhah, entre Hânci et Sarsati, et qu'ils la trouvèrent abandonnée.
Ils s'introduisirent dans une maison pour y passer la nuit, et ils virent dans une chambre un individu qui avait allumé du feu et qui tenait avec ses doigts un pied humain; il le fit rôtir sur ce feu et le mangea. Que Dieu nous garde d'une pareille action ! »

1341-1342, Écosse. Famine et guerre, les deux font la paire. Dans son Histoire de l'Écosse, Hector Boetius accorde une place à un Écossais affamé répondant au doux nom de Tristicloke6'. Ce triste montagnard « n'hésitait pas â voler des enfants et à tuer des femmes pour dévorer leur chair, comme un loup ». La même année, les Anglais mangent du cheval, c'est dire si tout va mal.
La Chine nous sidère. Difficile de choisir parmi une trentaine d'affaires impressionnantes. Disons celle-ci, 1360. L'histoire des Yuan cite le comportement d'une femme dans la sous-préfecture de Fang-chan". Des soldats affamés ont capturé son mari « afin d'en faire un bouillon ». Cette bonne épouse, née Lieou, veut le racheter. Les soldats refusent. « La femme née Lieou dit encore : "Mon mari est maigre et petit, il ne convient pas comme nourriture. Or j'ai entendu dire que les femmes qui étaient grasses et avaient la peau noire avaient un goût excellent. Or je suis grasse et noire. Je désire que vous me fassiez bouillir afin d'éviter le mal de mon mari." Les soldats relâchèrent alors son mari et firent bouillir la dame née Lieou. Tout ceux qui entendirent parler de cela furent remplis de compassion. »
1368 (?). Quand un chrétien en assiège un autre, les juifs bloqués intra-muros ne sont pas les mieux servis. Ici (à Tolède, étranglée par Henri de Transtamarre ?), un chroniqueur juif du Xve siècle dit qu'ils en vinrent à manger leurs enfants". L'Espagne chrétienne semble par ailleurs faire un concours de pogroms.

XVe SIÈCLE
Europe, moins de bouches à nourrir, souvenir des pestes du siècle précédent. Néanmoins, 1438. La chronique d'En­guerrand de Monstrelet nous transporte, non pas de bon­heur, mais dans la Somme où famine il y a. « En ce même temps, advint une très grande, cruelle et merveilleuse chose en un village près d'Abbeville, car une femme y fut prise et accusée d'avoir meurtri plusieurs petits enfants, lesquels avaient été démembrés et salés secrètement en sa maison [sic]. » Dénoncée par des cambrioleurs, elle avoue sa «malice ». Exécutée.
Au traité de Bayonne (1462), le roi d'Aragon Léon II engage le Roussillon à Louis XI. Une ville recrache cette tutelle, même momentanée. Perpignan. 1475, Louis XI soumet manu militari ce nid francophobe. Pendant le siègei', quelques Perpignanais auraient fini par manger des cadavres de soldats français. Autre anecdote, un père ayant deux fils en voit mourir un et nourrit l'autre avec le cadavre. Où sont les fées ?